La vie d’Adèle [Abdellatif Kechiche]

La-vie-dAdèle_Cannes2013_ThumbLe cinquième long-métrage d’Abdellatif Kechiche a obtenu la Palme d’Or du 66ème Festival de Cannes. Il sortira en France le 9 octobre 2013. Il raconte une histoire d’amour entre deux femmes : Adèle, une lycéenne qui rêve de devenir institutrice et Emma, élève aux Beau-arts aux cheveux bleus.

J’ai été totalement bouleversée par ce film, malgré ses défauts.

Et il en a des défauts, alors commençons par là :

-          Le jeu de certains acteurs laisse parfois à désirer, notamment dans une scène absolument pas crédible où une amie d’Adèle qui comprend qu’elle sort avec une fille se met à lui crier de façon hystérique qu’elle ne lui « bouffera pas la chatte » et que « tu fais ce que tu veux mais la dernière fois tu as dormi à poil chez moi et ça, ça passe pas ». Léa Seydoux, elle-même, a un jeu parfois sur le fil : quand elle met dehors Adèle, elle surprend parfois par une violence que l’on ressent à l’écran comme n’étant pas naturelle. De même, il y a quelque chose de ridicule dans la manière dont Kechiche cherche à assimiler Léa Seydoux à « l’homme » du couple, notamment dans une scène où elle reproche à Adèle de ne pas être une artiste en lui disant « c’est bien que tu cuisines mais bon… ».

-          L’esthétique et la longueur des scènes de sexe laisse également songeur. Kéchiche filme au plus près une union certes pleine de jouissance mais qui est si intime qu’elle met à distance le spectateur. Adèle et Emma sont filmées en plan moyen, leur nudité est ainsi livrée en entier au regard, mais c’est surtout leur plaisir qui rend ce dernier intrusif. De façon insuffisamment préparée, la première scène de sexe qui dure près de sept minutes, réussit à faire parfaitement communier les deux actrices, mais sans nous.

-          Kechiche n’arrive pas à se départir de certains clichés (dans ses films précédents, c’était déjà un problème), surtout dans la caractérisation des personnages qui incarnent les parents des deux jeunes filles. L’opposition entre la famille d’Adèle, modeste et ancrée dans la vie matérielle, et celle d’Emma, bohème et recomposée, apparaît factice. Quand Adèle avoue vouloir devenir institutrice à la mère d’Emma, la remarque de cette dernière : « je sens un sentiment d’insécurité dans ce que tu dis » sonne faux :  elle n’aurait jamais lieu dans le réel.

-          Un étonnement enfin : le film est inspiré d’une magnifique bande-dessinée de Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude » qui est très courte. Et pourtant Kechiche réalise un film de 3h en ne s’inspirant que d’un dixième de la BD. Il y a ajouté de nombreuses choses intéressantes certes, mais retiré aussi certaines situations bouleversantes, comme le jour où les parents d’Adèle apprennent sa relation avec Emma, moment qui n’apparaît pas dans le film.

Mais peu importe au fond ses défauts, le film reste terrassant.

Adèle Exachorpoulos se donne au spectateur, s’offre à nous comme elle s’offre à Emma. Elle nous saisit par cette générosité sans pudeur, par l’explosion terrible de sa douleur d’aimer. Le film est cette rencontre inouïe, parfaite, non pas entre deux actrices mais entre une actrice et un réalisateur. Les gros plans sur Adèle reflètent la volonté de Kechiche de faire d’elle un personnage qui se livre dans son entièreté, tout le temps : quand elle mange, quand elle parle, quand elle sourit, quand elle rougit et quand elle pleure… Tout est là, rien n’est caché. Le film nous livre Adèle, dans tout ce qu’elle est, de la morve qui coule de son nez à la sauce tomate qui entoure sa bouche, de sa joie de crier dans une manifestation à sa peur devant son désir pour une femme…

L’utilisation des plans serrés et des plans de détails pour célébrer l’intime parfois oppressant, finit par faire de chaque plan large une respiration durant laquelle on retrouve le monde. Certaines scènes deviennent alors sublimes, comme ce plan séquence où Adèle danse à son anniversaire sur la chanson de Lykke Li « I follow rivers » : elle ne danse avec personne sinon elle-même, s’abandonnant à la simple joie paisible de danser. La scène où elle va nager dans l’océan et où l’on ne sait pas si elle va se suicider est également bouleversante : filmée de plus en plus loin du rivage, le visage presque recouvert par l’eau, elle nous laisse en suspens, dans l’hésitation entre le rêve et la vie.  De même, le dernier plan sur le trottoir où l’on voit la robe bleue électrique d’Adèle s’éloigner dans les rues lilloises, est sublime : elle nous submerge d’émotions.

Emaillé de situations cocasses et de phrases d’une férocité inégalée (« Ils sont morts ceux qui gagnent leur vie de leur peinture »), le film est aussi plein d’humour et d’autodérision. Comme ce moment où le professeur de français du lycée demande à ses élèves à la fin de la lecture d’un extrait : « qu’est ce que ça veut dire « il manque quelque chose au cœur » à votre avis ? » et que la caméra se tourne brusquement vers le visage dubitatif d’un élève.

Kechiche rend en effet un vibrant hommage à l’enseignement et à la littérature dans le film, cette dernière étant présentée comme la salvation propice d’un quotidien morose. Adèle avoue ainsi aimer lire  "La Vie de Marianne" de Marivaux, qui est un récit d’apprentissage bouleversant sur la désillusion d’une femme. La Vie de Marianne, La Vie d’Adèle : comme Marivaux, Kechiche a réussi à se mettre dans la peau d’une femme. Le début de l’extrait de Marivaux répété deux fois au tout début du film n’est en cela pas anodin (« Car je suis une femme… »)

La Vie d’Adèle réussit la prouesse d’être à la fois radical, puissant, brut, déstabilisant… et en même temps éminemment fédérateur dans les émotions qu’ils suscitent. On en ressort les jambes sciées, le souffle court, le corps tremblant, avec l’impression qu’on ne s’en remettra probablement jamais.

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This entry was published on 26 mai 2013 at 22 h 50 min. It’s filed under Uncategorized and tagged , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post.

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